”On naissait, on travaillait, et on mourait Saint-Frères”. L'industrie du textile a nourri durant près de 200 ans les ouvriers de la vallée de la Nièvre. Les usines de Flixecourt ont définitivement arrêté leur activité il y a une vingtaine d'années, laissant sur le carreau les habitants de cette région rurale. Depuis, la création d'une bretelle d'autoroute a permis de redynamiser la ville, avec l'implantation d'une nouvelle zone d'activité offrant des postes d'intérim dans le tertiaire. Des emplois ont donc bien été créés, mais il n'y en a pas pour tout le monde. Dans la Somme, le taux de chômage est au dessus de la moyenne nationale et une personne sur trois a moins de 25 ans. Les jeunes subissent particulièrement la ségrégation résidentielle et scolaire, ce qui produit un vrai fossé social qui reste à combler. 
Pour la BNF, j'ai rencontré des habitants qui se situent en marge du marché du travail, ceux qui en sont dépourvus et ceux qui parlent davantage de leur ”reste à vivre” que de leur pouvoir d’achat. En période de crise et d'inflation, je me suis demandée comment les familles gardent-elles la tête hors de l’eau pour se nourrir, se déplacer, accéder à l’emploi et continuer à se divertir ? Dans ces territoires qui cumulent les difficultés depuis des générations, je voulais montrer cette économie parallèle de la débrouille, de l'entraide, où les solidarités locales et intergénérationnelles sont particulièrement ancrées, mais où parfois aussi, le renoncement a pris le pas sur la résignation.



Flixecourt, ville post-industrielle, située entre Abbeville et Amiens.

Durant des siècles, les habitants ont transformé les terres en marais en extrayant la tourbe, pour se chauffer.

À l’âge de sept ans, Medhi coupait à la hache le bois de chauffe. Il fallait bien filer un coup de main. Il a perdu sa mère et son petit frère, et quitté le lycée à quatorze ans. Aujourd’hui, il travaille sur une chaîne de production d’emballages de lessive et gagne 900 euros. Pour compléter son salaire, il est barman dans un club de nuit. Quand je m’en sortirai, je pourrai dire que j’ai bien galéré.

Les usines Saint Frères ont fait construire les premières maisons ouvrières en 1874.

Il y a 1 137 maisons ouvrières encore habitées. Elles mesurent cinq mètres de large.

Après son divorce, Peggy a passé son permis pour pouvoir travailler. Elle a dû aussi s’installer avec ses quatre enfants chez Thérèze, sa mère. Les charges sont ainsi divisées par deux. Ça compte, tout le monde y gagne. D’autant que son ex-mari ne verse pas de pension alimentaire. C’est un choix, elle ne veut plus entendre parler de lui. Depuis, elle a trouvé un chéri, mais c’est fini.

Jade fume depuis l'âge de onze ans. Ici la plupart des jeunes fument, même le joint, le matin à 8h00, devant le collège ! Pour l'aider à décrocher, ses parents lui ont acheté une cigarette électronique. Mais rien y fait : avec les sous prévus pour le déjeuner, elle achète ses paquets de clopes : 10 euros chaque jour. Jade ne se projette pas, elle profite de sa jeunesse.

Cyril est apprenti mais se reconnaît plutôt une âme d'artiste. Il va chercher de la matière dans les bois et la sculpte pour la transformer en forme de petits cœurs ou en toupies. Il aime aussi jouer avec le feu. Il vient d'obtenir son permis et roule parfois à 120 km/heure. ”Mais je fais gaffe.” Comme il vient d'acheter des pneus tout-terrain à 300 euros, il s'occupera de sa carte grise le mois prochain.

La maison de Martine est trop petite. Il n'y a pas de jardin et les enfants se partagent la chambre. Quand elle sort la piscine sur le trottoir, elle s'arrange pour que les voisins puissent passer avec leur voiture. Quand on a un seul salaire, les garanties ne sont pas suffisantes pour prétendre à un logement en HLM.

Ma tutelle me casse les c...” Elle donne rendez-vous à Charline chez elle et ne vient pas, alors quand elle repasse, Charline se barre. Elle a 400 euros par mois pour vivre. Le matin, elle s'assoit sur les marches pour lire le Courrier Picard dont elle partage l'abonnement avec les voisins. La voisine d'en face les observe avec des jumelles. On rigole bien ici, pas besoin d'aller au cinéma.

Théau se doute que ses parents sont fiers de lui. Tous les matins, il se réveille à 3H20, se lève à 3h30, puis file pour être à 4h00 à la boulangerie : trente minutes de scooter dans la nuit noire. Le matin, le trajet passe vite, mais le soir, quand il regarde le paysage sur le côté, il a l'impression de faire du sur place. Ce qu'il veut Théau, c'est se payer une voiture comme celle de son copain.

Marjorie est mère au foyer et s’occupe de ses cinq enfants, sept jours sur sept, y compris la nuit. C’est plus d’heures qu’un ouvrier ou un médecin. Sa fatigue, elle la met de côté. Pendant seize ans, son ex-mari l’a violentée et rabaissée. Puis Jérôme, le héros qui l’a sauvée, est entré dans sa vie. Ils sont à découvert tous les mois, mais ils vivent un conte de fée.

Brenda habite chez les parents de Gaëtan, son amoureux. Ils attendent leur premier enfant. Pour pouvoir déménager, elle travaille chez McDonald’s à temps partiel, tandis que Gaëtan fait des petits boulots chez les voisins. Leur rêve est de faire un road trip sur la route 66. Ils ne demandent pas grand chose. Mais sans diplôme, pas de travail. Pas de travail, pas de permis.

Djelloul s'est occupé de son petit frère quand leur mère était en prison. Il a tout géré seul. Depuis, il compte tout, tout le temps. ”Quand tu grandis avec rien, tu te débrouilles. Si tu ne trouves pas de travail ici, c'est que tu ne veux pas travailler.” Son objectif : décrocher un CDI et s'acheter une maison. Il n'a pas de voiture, c'est trop cher. ”Alors je marche, et je marcherai toujours”.

Coco fait des petits boulots et joue au PMU. Il s'en sort toujours. Gamin déjà, c'était dur, mais ils étaient heureux. Avec sa mère, ils chipaient des légumes dans les potagers en passant par un trou dans le grillage. ”Mon chien m'a bouffé 7 télécommandes, mon portefeuille, mes lunettes, mon courrier et même mes rouleaux de PQ. Ça finit par me coûter cher.

Mélissa a interrompu son CAP Commerce quand elle est tombée enceinte. À vingt deux ans, elle attend seule son troisième enfant. Elle a quitté le futur papa qui vit toujours chez ses parents. Avec Sylvie, sa maman, elles mettent tout en œuvre pour récupérer la garde des deux premiers. Bientôt, elle passera son permis.

Pendant quinze ans, Pascale et Bruno étaient membres de la fanfare de Flixecourt : elle, au tambour, à l'accordéon et au synthé. Lui, en tant que porte-bannière. Ils habitent leur maison depuis leur mariage en 1981. Aujourd'hui sous curatelle, ils ne manquent pas d'argent. On va à la boucherie, c'est de meilleure qualité que chez Aldi, et Diane, notre chien, mange comme nous. 

Nelson a deux frères. Pour rire, ses parents les ont appelés John et Wayne. Toute la famille participe au remboursement des sept crédits à la consommation. Nelson, lui, y contribue avec sa bourse scolaire. L'école, en réalité, c'est pas son truc. Il reste à la maison, joue à la console ou s'occupe de sa chèvre, Sky. Faire tatouer Amour sur son front, c'était sur un coup de tête. 

Lynda et Ryan ont deux très forts caractères et ils s'aiment. Lui, l'a fait sortir de ses mauvaises fréquentations. Elle, lui dit de rester sérieux. Lynda a perdu sa mère à l'âge de six mois et veut être maman jeune. Ils viennent de s'installer dans un studio. À eux deux, ils ont 1000 euros par mois pour vivre. C'est pas facile, mais ils s'en sortent, même pour le tabac.

Deux hommes ne font pas une famille” a répondu la mairie, quand Frédéric et Logan, son compagnon, ont déposé une demande de logement social. Les parents de Frédéric ont accepté son copain à la maison, ils n’avaient pas le choix, puisqu’il s’occupe d’eux quotidiennement depuis l’âge de seize ans. Dès qu’il le peut, il met de côté son RSA pour sa retraite : on garde une poire pour la soif.

Ça fait vingt-cinq ans que Jean-Pierre est à la retraite et il s'emmerde. Le dimanche, il s'habille et s'en va à la boucherie ”se prendre un steak”. Autrement, la semaine, la Croix-Rouge lui livre ses repas. S'il doit passer un coup de fil, il donne une pièce à Joël, son voisin et ami, qui a le téléphone, lui.

Colline veut devenir avocate dans les affaires familiales. Elle a vu des assistantes sociales passer à la maison, enfant. Et c'est ce qui lui en a donné l'idée. Elle vit chez son père et ne parle plus à sa mère depuis deux ans. Elle passe sa vie chez Miguel. Ils jouent à la Play, font de la muscu, restent tous les deux. ”L'amour c'est incroyable, c'est unique, c'est génial.”

Père Nicolas a observé que les pompiers volontaires et les enfants de chœur, ça marche bien ici, en raison de l'uniforme qui met en valeur. Pendant 150 ans, les usines Saint-Frères ont exercé une politique paternaliste qui pensait pour les ouvriers. ”Dans la région, il se dit que les gens ont dû baisser le dos pour laisser passer les vents : on les appelle ”des gens pliés”. Ils renoncent à partir, à quitter leur famille, leurs amis. Même diplômés, il n’arrivent pas à quitter la Somme. C’est une forme de renoncement, avec l'idée que peut-être ça refleurira un jour.”

L'épouse de Patrick est partie du jour au lendemain. Marié sous le régime de la communauté, il a dû racheter la part de sa femme sur la maison, pourtant payée seul en travaillant : ”Pour m'en sortir avec les trois gosses, j'ai passé mes week-ends à faire de la carrosserie au black.” C'est comme ça qu'il a pu se payer la baraque, faut pas se leurrer.

Loreilei et Lou, rue de l'Étoile.

Les parents de Kellyan viennent de divorcer. Il habite chez son père. Sa mère, vendeuse de parfum un temps, puis manucure, passe son bac, à trente-huit ans. Elle veut être expert-comptable. Kellyan reconnaît son courage. Pour elle, il tiendra. Mais l'école, il s'en fout, ce qu'il veut c'est faire pâtissier.

Francis était balayeur pendant six mois. Il n'y a pas de sot métier. Sans voiture et sans travail, il est revenu s'installer dans la maison de ses parents. ”Je suis là pour eux. Ils sont là pour moi.” Il a perdu son permis pour une durée de cinq ans : consommation de stupéfiants, récidives, bracelet électronique. Il a encore le sentiment d'une peine pour l'exemple.

Claire n'a pas de scooter. Pour sa mère, gendarme, les départementales sont trop dangereuses. Pas grave, Pierre, un copain, vient la chercher puis la ramène en fin de soirée : ”ça fait des kilomètres mais je m'en fous, je bosse au black, alors l'essence trop chère, c'est pas un problème.”

Laetitia est mère et père en même temps, elle élève seule ses enfants, dont Maximilien, quatorze ans. Elle fait des ménages : les horaires sont plus adaptés. Les pièces rouges qu'elle garde, c'est pour acheter du pain ou des chips. Au début c'était dur, mais elle a osé, elle va aux Restos du cœur maintenant. Il lui semble qu'elle est venue sur terre pour souffrir.

Quand Francky est arrivé de sa Savoie, à l'âge de dix ans, il a été choqué par la façon de parler et les manières de ses camarades. Il lui semblait qu'ils étaient déjà condamnés, enchaînés à leurs problèmes de tabac, d'alcool ou d'argent. Aujourd'hui, il est étudiant en médecine. Ses parents sont malades, alors il doute de pouvoir finir ses études.

Michèle n'aime pas Flixecourt et n'aimera jamais. Elle a travaillé sa vie durant à l'usine, elle cousait des vêtements pour les marins, puis de la bâcherie. Avec son mari, ils ont eu tant de mal à acheter cette maison, en 1974, qu'elle ne la quittera jamais. Elle sort peu de chez elle, seulement pour aller chez Aldi et au cimetière.

La maison de Valérie est classée insalubre, mais c’est la seule de la rue à ne pas être humide. Hors de question pour elle de retourner en appartement avec quatre enfants. Elle se prive toute l’année pour partir en vacances l’été, et parfois dit non aux enfants pour un tour de manège. Quand vous voyez que la boîte de ravioli est à 1,57 euro… Pire ! la boîte de coquillettes à 1,05 euro. Vous imaginez ?

Clara est née alors que sa mère n'avait que quinze ans. C'est sa grand-mère de quarante-huit ans qui s'occupe d'elle, qui lui donne des sous pour déjeuner à la fac, s'habiller et s'acheter ses clopes. Pour les sorties, en revanche, elle fait du babysitting. ”Ma grand-mère c'est mes yeux, c'est toute ma vie.” Elle ne passe pas une semaine sans la voir.

Le petit pêché mignon de Joël, ce sont les huîtres de chez Aldi : ”10,52 euros la bourriche. Et ils donnent un citron avec.” Il fume aussi quelques cigarettes en cachette de sa copine. Joël était cantonnier, il touche 980 euros de retraite. Ça lui permet une ou deux sorties par mois. Il aimerait bien que Monsieur Macron vienne le voir chez lui, il le recevrait avec tout son respect.

Manon soutient Margaux qui a un chagrin d’amour, alors elle l’emmène retrouver son ex-copain : 56 kilomètres aller-retour en scooter depuis Abbeville. C’est elle aussi qui prend en charge l’essence avec sa paie d’apprentie coiffeuse. Chaque mois, elle met 200 euros de côté pour passer son permis et partir. À Los Angeles ou ailleurs, peu importe. Un pays ensoleillé, différent d’ici.

Kévin est couvreur en formation, il aime monter sur les toits. De là-haut, il regarde sa ville. Il l’adore. La passagère, c’est Lucy. Le petit voisin, à l’arrière, c’est un peu comme leur gosse. Pendant les vacances, ils le trimballent partout. Ils sont comme une famille, c’est rigolo. Pourtant Kévin ne se mariera jamais. C’est beau juste un jour l’amour.

Allan s'est fait renvoyer de l'école pour violence, à l'âge de seize ans. Deux ans à rester sans rien faire chez lui. Il a décidé d'entrer dans un centre de réinsertion tenu par d'anciens militaires. Couché à 20h00, levé à 6H00. Aujourd'hui, à vingt-huit ans, il est clean, il travaille et espère que ça va durer. Il vit toujours chez ses parents à qui il a fait vivre un enfer. ”Bon c'est vrai que parfois, eux aussi, ils ont été très durs.”

Flixecourt ? Morgane et Camille, en ont fait le tour. ”C'est du vu et du revu, même bourrées, les yeux fermés, on connaît.” En plus, le lycée professionnel a mauvaise réputation, alors tant pis pour la distance, elles vont à Amiens. De toutes les manières ici, il n'y a plus rien, même plus de fille dans l'équipe de foot.

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